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"Aravrit", le langage unique mi-arabe mi-hébreu qui rapproche les peuples

  • Photo du rédacteur: Caroline Haïat
    Caroline Haïat
  • 27 mars
  • 5 min de lecture

Atelier Aravrit
Atelier Aravrit

Un seul langage qui combine "deux langues ennemies": c’est le pari fou que s’est lancé la jeune israélienne Liron Lavi Turkenich. Fascinée par les langues et le pouvoir des mots, elle a créé en 2012 un système d’écriture inédit intitulé "Aravrit" (arabe-ivrit), qui mêle les alphabets Hébreu et Arabe. Ce projet, de renommée mondiale aujourd’hui, est né alors que Liron arpentait les rues de sa ville natale Haïfa, où cohabitent Juifs et Arabes. Liron s’est vite rendue compte que les panneaux étaient écrits en Hébreu et en Arabe mais de manière distincte, ne permettant pas aux populations de se croiser. "Chacun vit dans son monde sans interagir avec l’Autre", déplore Liron. Pour encourager le rapprochement des peuples, elle met donc au point Aravrit, une écriture hybride expérimentale présentant un ensemble de lettres fusionnant l'Hébreu et l'Arabe. Chaque lettre est composée d'Arabe sur la moitié supérieure et d'Hébreu sur la moitié inférieure, permettant de lire aisément le mot simultanément. Cette nouvelle forme d’approche de la langue incite à la coexistence dans un contexte de guerre où le 7 octobre a renforcé la méfiance mutuelle. Découverte.


"J’ai commencé par revisiter le travail de l’ophtalmologue français Louis Émile Javal, qui à la fin du XIXe siècle a découvert que les gens peuvent lire assez bien en utilisant uniquement la moitié supérieure des lettres latines. Après quelques expériences, je me suis aperçue que c’était également vrai pour l’Arabe – et par une heureuse coïncidence, pour l’Hébreu aussi", raconte Liron à Itonnews.

En se basant sur cette idée, Liron a associé 22 lettres de l’Hébreu avec 29 lettres de l’Arabe pour créer un alphabet aravriste de 638 caractères. Les voyelles sont utilisées selon les besoins pour la lisibilité – sous les lettres hébraïques et au-dessus des lettres arabes, conformément aux règles respectives des langues. Les lettres d’Aravrit peuvent être combinées pour former des mots ou des phrases. 


Diplômée de l’école d’art Shenkar en 2012, Liron a obtenu un master en création de polices de caractères à l’Université de Reading en Angleterre en 2015. Elle travaille aujourd’hui comme designer de police de caractères, avec les entreprises internationales. En outre, elle se consacre à la recherche sur la typographie hébraïque, y compris sur les polices utilisées pendant la Shoah, en recréant des styles de caractères anciens qui ne sont plus accessibles aujourd’hui.

Liron Lavi Turkenich
Liron Lavi Turkenich

Un système linguistique qui favorise la connaissance de l'Autre


"En Israël, les langues sont souvent mal intégrées dans l’espace public. L’Arabe est parfois absent, mal orthographié ou simplement placé sans réflexion. Avec Aravrit, l’Hébreu et l’Arabe sont imbriquées : on ne peut pas ignorer l’une des deux langues", déclare Liron, affirmant qu’elle a voulu remédier à ces différences et redonner à chaque langue la place qu'elle mérite.


Passionnée par la tension entre les éléments du quotidien et l’histoire de l’hébreu, Liron aime mélanger les héritages avec des éléments contemporains. "Je choisis des mots simples et accessibles, comme houmous, pastèque, vie ou rêve. Je préfère éviter les grands concepts comme paix ou coexistence et laisser la forme des lettres exprimer ces idées de manière subtile. Je choisis toujours des mots qui sont plus proches de nos cultures pour que les gens y adhèrent plus facilement", affirme Liron.

"Eau"
"Eau"

Liron crée aussi des accessoires comme des tasses à café, des tee-shirts ou encore des bijoux avec des mots Aravrit, qu’elle personnalise sur demande. "Le projet des accessoires a débuté avec une commande de Broadway pour The Band’s Visit, où j’ai conçu un collier spécial. Cela a marqué la première collaboration entre une artiste indépendante et une boutique officielle de Broadway. Aujourd’hui, la collection s’est élargie à des vêtements, mugs et bijoux, souvent en collaboration avec d’autres designers", explique-t-elle.


Des destins liés à travers la langue


Liron affirme que ce projet soulève une véritable prise de conscience et une reconnaissance mutuelle entre les locuteurs des deux langues. La structure du design oblige à voir et à prendre en compte l’autre langue, ce qui reflète un idéal de coexistence.

"Cela nous oblige à faire une introspection sur nous-mêmes, mais aussi à regarder l’autre personne qui vit avec nous dans le même environnement. Vous ne pouvez pas ignorer l’autre et sa différence car les mots s’entremêlent et sont liés. Nous sommes deux peuples sur une terre et chacun a bien compris que personne ne bougerait pas. Cette nouvelle forme de langage montre de manière imagée que nous sommes liés par l’histoire", déclare Liron.
"Ma soeur"
"Ma soeur"

Avec la tragédie du 7 octobre, le projet de Liron a pris tout son sens, il est apparu comme une sorte de boussole dans un présent incertain, avec l’espoir d’un futur où Juifs et Arabes pourraient vivre ensemble sereinement. 


Un succès à l’international


Très vite, Liron a compris que son projet pouvait intéresser le public à l’étranger et offrir une nouvelle perspective sur Israël. Le créateur de contenu Nas Daily, a réalisé une vidéo à ce sujet, et Liron a été invitée à participer à l’exposition Designs of the Year au Design Museum à Londres. Elle a également donné une conférence TEDx à Vienne. Puis, le projet a été présenté dans divers musées et médias internationaux allant de la BBC au London Design Museum, au Light Festival de Jérusalem, et à l'Exposition universelle 2020 à Dubaï. Au total, Aravrit a parcouru plus de 63 pays à travers le monde. 

Liron au TEDx à Vienne
Liron au TEDx à Vienne
"J’ai toujours reçu des réactions extrêmement positives. Des personnes des quatre coins du monde, d’Indonésie, de Tokyo, du Brésil ou encore du Liban m'ont contactée. Le projet a touché des communautés auxquelles je n’aurais jamais eu accès autrement. Beaucoup de gens y ont vu une source d’espoir pour leurs propres conflits, et cela a renforcé l’idée que la langue peut être un facteur d’unité, pas seulement entre l'Hébreu et l’Arabe, mais aussi pour d’autres contextes de coexistence", raconte Liron.

L’un des projets les plus significatifs de Liron a été sa participation à L’expo 2020 de Dubaï qui a eu lieu en 2021 dans l’Emirat. Pour l'occasion, elle a conçu une installation de 13 mètres de long pour le pavillon israélien, avec les mots "Vers demain" en Aravrit. Cette immense sculpture symbolisait l’ouverture et le dialogue. "En général, chaque mot me prend entre dix et quinze heures, mais pour ce projet il m'a fallu plus de trente heures. C'était très émouvant de voir mon travail en version géante, pour un événement aussi grandiose", affirme Liron.

Expo Dubaï
Expo Dubaï

Liron a également exposé entre autres à Tel Aviv; ses designs, initialement créés pour des panneaux de rue, ont été transformés en exposition, puis réintégrés dans l’espace public. Liron rappelle que dans la culture arabe, l’écriture est très importante. "Les ornements des mosquées sont constitués de lettres et la calligraphie a une place de choix dans cette culture".


La jeune femme anime sans relache des conférences dans le monde entier : Brésil, États-Unis, Canada, Belgique, France, Nouvelle-Zélande, ainsi qu’en Israël où elle raconte l’histoire du projet, son évolution et ses impacts. Elle organise également des ateliers où elle rassemble enfants et adultes: les participants créent leurs propres mots en Aravrit, même s’ils ne parlent ni l'Hébreu ni l'Arabe. Liron propose une approche ludique et créative. 

Tel-Aviv
Tel-Aviv
"Cela permet aux personnes de créer littéralement l’écriture, de façonner des mots. J'ai par exemple beaucoup de clients américains qui ne savent pas du tout écrire les deux langues, ou des enfants qui ne savent pas écrire du tout. De plus en plus de gens travaillent sur cette perspective : prendre deux éléments pour en faire quelque chose de nouveau. Des mots incroyables en sortent et cela ouvre l'esprit des gens, c'est vraiment amusant", a conclu Liron.

En parallèle, Liron a développé une police de caractères appelée Makeda, le nom que les Éthiopiens utilisent pour la reine de Saba, qui fonctionne pour les lettres amhariques, hébraïques et latines. Elle espère qu’elle sera utilisée pour les documents gouvernementaux et juridiques israéliens concernant les 135 000 Juifs éthiopiens du pays. A terme, Liron aimerait élaborer une police de caractères fonctionnelle et intégrer "Aravrit" dans l’espace urbain.


Pour consulter le site Aravrit : https://www.aravrit.com/


Caroline Haïat




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